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L’exemple de Dieu dans la patience

Tertullien également insiste sur la dimension divine de la patience

par Tertullien

Dieu, parfait modèle de patience

2. Pour nous, ce n’est point une affectation superbe, formée par l’orgueil d’une indifférence toute cynique, qui nous impose l’obligation de pratiquer la patience ; c’est la suprême et vivante règle d’une doctrine céleste qui nous représente Dieu lui-même comme le plus parfait modèle de la patience. D’abord, « il déverse également la rosée de sa lumière sur les justes et les injustes » ; il distribue à ceux qui le méritent, comme à ceux qui ne le méritent pas, les bienfaits des saisons, les dons des éléments, les tributs de toute la création ; il supporte l’ingratitude des nations qui adorent les bizarres fantaisies de leurs mains et de leurs arts, blasphèment son nom et persécutent ses serviteurs. Enfin, le libertinage, l’avarice, l’iniquité, tous les dérèglements qui chaque jour lèvent de plus en plus la tête, il les souffre, avec une patience qui fait tort à sa grandeur ; car plusieurs refusent de croire à Dieu, parce qu’ils le voient si lent à punir le monde.

Le Verbe incarné, patient dans la souffrance

3. Tel est le tableau de la patience divine, qui nous est montrée comme de loin, pour nous apprendre sans doute que cette vertu vient d’en haut. Mais que dire de cette patience divine que les hommes ont pu autrefois toucher de la main, pour ainsi parler ? Tout Dieu qu’il est, il consent à naître dans le sein d’une mère ; il y attend son heure ; une fois né, il veut croître à la manière des hommes ; plus âgé, il ne cherche point à se faire reconnaître ; que dis-je ? Il cherche à s’abaisser lui-même ; il se laisse baptiser par son serviteur ; il ne repousse que par la parole les assauts du tentateur. Lorsque de souverain il s’est fait notre maître pour nous enseigner la voie du salut, instruit au pardon par une patience qui en avait déjà trouvé plus d’une application, « il ne conteste point, il ne crie point ; personne n’entend sa voix sur les places publiques ; il ne brise point le roseau ébranlé ; il n’éteint point la mèche qui fume encore. »
Ainsi se vérifiait la prophétie, ou plutôt le témoignage de Dieu lui-même, qui épanchait son esprit dans son Fils avec la plénitude de sa patience. Il ne rejette aucun de ceux qui veulent s’attacher à lui ; il ne dédaigne la table ni le toit de personne ; il ne rebute ni les pécheurs, ni les publicains. Il ne s’irrite pas même contre la ville qui avait refusé de le recevoir, tandis que ses disciples appelaient les feux du ciel sur cette ville insolente. Il guérit les ingrats ; il se livre de lui-même à ceux qui lui tendaient des pièges. C’est trop peu, il garde auprès de lui le traître qui le vendra, et il ne le démasque point au grand jour. Regarde-le quand il est livré, quand il est emmené ; c’est une victime que l’on conduit à la boucherie. « Il n’ouvre pas plus la bouche qu’un agneau, muet sous la main qui le tond. » Ce Dieu qui, s’il l’avait voulu, pouvait s’environner d’une légion d’anges, ne permet pas même à l’épée d’un de ses disciples de le venger. La patience du Seigneur reçoit une blessure dans la personne de Malchus. Voilà pourquoi il maudit à l’avenir les œuvres du glaive, et en guérissant celui auquel il n’avait lui-même fait aucun tort, il satisfait par la patience qui est la mère de la miséricorde. Je ne dis rien de son crucifiement. Il n’était venu que pour cela. Mais à la mort qu’il devait subir fallait-il ajouter tant d’outrages ? C’est qu’avant de nous quitter, il voulait s’engraisser à loisir des voluptés de la patience. On le couvre de crachats, on le bat de verges, on le bafoue, on le revêt d’une robe ignominieuse ; on le couronne plus ignominieusement encore. Merveilleuse égalité d’âme qui ne se dément jamais ! Celui qui avait voulu se cacher sous la forme humaine ne prend rien de l’impatience humaine.
À ce trait unique, ô pharisiens, vous auriez dû reconnaître votre Dieu : jamais homme n’eût été capable d’une semblable patience. Tant et de si augustes exemples dont la sublimité sert de prétexte aux nations pour décrier la foi, sont au contraire pour nous une autorité qui fortifie nos croyances, puisque, à ceux auxquels il a été donné de croire, ils démontrent évidemment, autant par la grandeur des souffrances que par la sagesse des préceptes, que dans Dieu la patience est la force, l’effet et l’excellence d’une propriété qui lui est inhérente.

L’obéissance, berceau de la patience

4. Si les serviteurs honnêtes et d’inclination vertueuse se conforment sous nos yeux aux dispositions de leur maître, puisque le secret de nous rendre Dieu favorable, c’est l’obéissance, et que la règle de l’obéissance, c’est une soumission pleine de docilité, à combien plus forte raison devons-nous faire paraître notre conformité aux lois du Seigneur ! Ne sommes-nous pas, en effet, les serviteurs du Dieu vivant, dont les jugements ne s’exercent pas sur les siens par des chaînes ou le don de la liberté, mais par une éternité de supplices ou de salut ? Pour éviter les effets de sa sévérité, ou participer à ceux de ses miséricordes, il faut que le zèle de notre soumission corresponde à la rigueur des menaces ou à la magnificence des promesses. Nous-mêmes nous voulons être obéis, non pas seulement de nos esclaves et de ceux qui nous doivent la soumission à quelque titre que ce soit, mais encore des animaux, de la brute stupide, persuadés que nous sommes qu’ils ont été créés par le Seigneur pour nos besoins. Quoi ! Les créatures que Dieu a soumises à notre volonté accompliront mieux que nous le précepte de l’obéissance ! Elles reconnaissent, puisqu’elles obéissent : et nous, nous hésitons à obéir au seul maître que nous ayons, je veux dire au Seigneur ! Mais quelle ingratitude, quelle injustice, que de ne pas rendre à Dieu la même obéissance que sa bonté nous permet d’exiger des autres !
Je ne m’étendrai pas davantage sur la soumission que nous devons au Seigneur notre Dieu. La seule connaissance de Dieu suffit pour nous l’apprendre. Toutefois, de peur qu’on ne s’imagine que cette digression sur l’obéissance est étrangère au sujet, disons-le : la soumission elle-même dérive de la patience. Jamais l’impatience n’est soumise, ni la patience indocile. Qui pourrait donc trop s’étendre sur l’excellence d’une vertu qui éclata dans la personne du Seigneur notre Dieu, principe et rémunérateur de toutes les vertus ? Qui peut douter que tous ceux qui veulent appartenir à Dieu, doivent rechercher de tout leur esprit un bien qui est le bien de Dieu ? Voilà les motifs sommaires et abrégés qui établissent la nécessité de la patience.