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La patience de l’homme

par Saint Augustin

La patience de l’homme, je dis la patience vraie, louable, celle qui mérite le nom de vertu, consiste à supporter les maux avec égalité d’âme, de peur que l’inégalité de l’âme qui enfante l’iniquité, ne nous fasse abandonner les biens spirituels qui sont pour nous les moyens de parvenir aux biens supérieurs.
2. La patience de l’homme, je dis la patience vraie, louable, celle qui mérite le nom de vertu, consiste à supporter les maux avec égalité d’âme, de peur que l’inégalité de l’âme qui enfante l’iniquité, ne nous fasse abandonner les biens spirituels qui sont pour nous les moyens de parvenir aux biens supérieurs. Il suit de là que les impatients, en refusant de souffrir les maux, ne parviennent pas à s’en exempter, mais plutôt à se procurer des maux plus grands.
Les patients, au contraire, qui aiment mieux supporter le mal sans le commettre, que de le commettre en ne le supportant pas, font un double gain : ils rendent plus légers les maux qu’ils souffrent par la patience, et ils échappent aux maux plus graves dans lesquels ils tomberaient par l’impatience. De plus ils évitent la perte des grands biens de l’éternité, en ne succombant pas sous le poids des maux passagers du temps. Car « les souffrances de ce temps, comme le dit l’Apôtre, ne sont pas à comparer à la gloire à venir qui sera manifestée en nous1 » ; et encore : « Les tribulations temporelles qui sont en même temps légères, produisent pour nous un poids immense et éternel de gloire2 ».
3. Considérons, mes très chers frères, tout ce que les hommes endurent de travaux et de douleurs pour les objets de leurs passions vicieuses, pour des choses qu’on est d’autant plus malheureux de désirer, qu’on s’imagine être plus heureux en les possédant. À quels dangers ils s’exposent pour les fausses richesses ! Quelles amertumes ils dévorent pour les vains honneurs ! Quelle incroyable patience pour des satisfactions puériles ! Avides d’argent, de gloire, de débauches, rien ne leur coûte pour se procurer ce qu’ils désirent, et conserver ce qu’ils ont acquis. Le soleil et la pluie, la glace, les vagues mugissantes, la mer en furie, le métier de la guerre, si dur et si plein d’incertitudes, des coups, des plaies affreuses, des blessures horribles, ils supportent tout sans y être contraints par la loi de la nécessité ; ils affrontent tout comme à plaisir, et pour suivre leurs désirs coupables. Et l’on croit que toutes ces folies sont comme permises !
En effet, l’avarice, l’ambition, la luxure, et tout le cortège des vains amusements sont réputés choses innocentes, dès qu’on ne se les procure pas par quelque crime ou forfait défendu par les lois humaines. Il y a plus : dès qu’on ne fait tort à personne, celui-ci peut acquérir une fortune ou augmenter la sienne, celui-là ambitionner les honneurs et se maintenir au faîte, cet autre lutter dans l’arène ou s’adonner à des choses dangereuses, cet autre encore rechercher les applaudissements sur la scène, et tous pour atteindre leur but endureront peines et fatigues de toutes sortes : le populaire, ami des vanités, se garde bien de leur infliger le moindre blâme ; loin de là, il les élève jusqu’aux nues. Et ainsi, selon la parole de l’Écriture, « le pécheur est loué à cause des désirs a de son âme ». La violence de ces désirs fait supporter les travaux et les douleurs ; et en effet, personne ne subit volontiers des tourments, sinon pour arriver au plaisir. Mais, comme je le disais, ces passions que veulent satisfaire ceux qui en sont dévorés, au prix de tant de fatigues et d’amertumes endurées avec tant de patience, sont regardées comme permises et tolérées par les lois.
4. Que dirons-nous encore ? Ne voit-on pas des hommes se soumettre aux plus rudes labeurs à l’occasion des crimes les plus évidents, non pas pour les punir, mais pour les commettre ? Lisez, dans les auteurs profanes, la vie d’un parricide bourreau de sa patrie, de la première noblesse ; ils vous disent qu’il savait supporter la faim, la soif, le froid, et que, par une patience invincible, il avait endurci son corps aux privations, à la souffrance, aux veilles, dans une mesure qui surpasse toute imagination3. Que dire des voleurs de grand chemin ? Pour dresser des embûches aux voyageurs, tous passent des nuits sans sommeil, et pour saisir l’innocent au passage, ils tiennent attentif leur esprit criminel et leur corps immobile, sous les cieux les plus incléments ! Plusieurs d’entre eux, à ce que l’on raconte, vont jusqu’à se donner la torture les uns aux autres, afin de se préparer au supplice par un exercice qui n’en diffère pas. Peut-être, en effet, le juge les tourmente-t-il moins cruellement pour leur arracher la vérité par les douleurs de la question, que leurs compagnons eux-mêmes lorsqu’ils veulent s’assurer que le supplice ne les rendra pas traîtres. Et cependant la patience de tous ces hommes peut provoquer l’admiration, mais non pas la louange. Eh ! Qu’ai-je dit ? Non, ni l’une ni l’autre ; la patience n’existe pas ici. Admirez l’obstination, niez la patience ; car il n’y a là rien qui mérite d’être loué, rien d’utile à imiter. Et vous jugerez avec raison qu’une âme mérite un châtiment d’autant plus grand, qu’elle fait servir davantage aux vices les instruments des vertus. La patience est la compagne de la sagesse, et non la servante de la concupiscence. La patience est l’amie de la bonne conscience, et non l’ennemie de l’innocence.
5. Lorsque vous voyez quelqu’un souffrir patiemment, ne vous empressez pas de louer sa patience, que seule la cause pour laquelle il souffre peut vous révéler. Si la cause est bonne, la patience est vraie ; si cette cause n’est pas souillée par quelque passion, vous pouvez dire que la patience n’est pas fausse. Mais lorsque le vice caractérise la première, vous serez dans l’erreur en caractérisant la seconde par son nom. De même que tous ceux qui savent, ne sont pas pour cela des adeptes de la science ; ainsi tous ceux qui savent souffrir, ne sont pas pour cela des adeptes de la patience. Les hommes qui savent user de la souffrance pour la vertu, voilà ceux qui méritent vraiment le nom de patients, et la couronne rémunératrice de la patience.
Toutefois cette étonnante persévérance des hommes à souffrir tant de maux horribles pour leurs passions, et même pour des crimes, nous avertit assez de tout ce que nous devons supporter nous-mêmes pour mener une vie vertueuse, afin qu’elle puisse devenir une vie éternelle, assurée du vrai bonheur contre les limites du temps et contre tout amoindrissement des éléments de sa félicité.
6. Toutefois cette étonnante persévérance des hommes à souffrir tant de maux horribles pour leurs passions, et même pour des crimes, nous avertit assez de tout ce que nous devons supporter nous-mêmes pour mener une vie vertueuse, afin qu’elle puisse devenir une vie éternelle, assurée du vrai bonheur contre les limites du temps et contre tout amoindrissement des éléments de sa félicité. Le Seigneur l’a dit : « C’est par votre patience que vous posséderez vos âmes4 ». Il n’a pas dit : vos fermes, vos honneurs, vos plaisirs coupables ; mais, vos âmes. Si donc l’âme sait tant souffrir pour posséder ce qui la fait périr, combien ne doit-elle pas endurer pour éviter de périr ? Et pour citer en exemple un fait qui ne renferme rien de criminel, si l’âme sait tant souffrir pour sauver sa chair entre les mains des médecins armés du fer et du feu, combien ne doit-elle pas souffrir pour son propre salut, au milieu des attaques furieuses de tous ses ennemis ? Car les médecins sauvent le corps de la mort en le faisant souffrir, et les ennemis du salut menacent le corps de la souffrance de la mort, pour précipiter dans la mort éternelle et l’âme et le corps5.
7. Il y a mieux : on veille plus efficacement aux intérêts du corps lui-même, lorsqu’on méprise, pour la justice, sa santé temporelle, lorsque pour la justice, on le livre aux tourments et même à la mort. Car c’est de la rédemption finale du corps même que l’Apôtre parle, quand il dit : « Nous poussons des gémissements intérieurs, en attendant l’adoption qui fera de nous des enfants de Dieu, et qui sera la rédemption de notre corps ». Et il ajoute : « C’est par l’espérance que nous sommes sauvés. Mais l’espérance des choses que l’on voit n’est pas une espérance. Car dès que l’on voit une chose, l’espère-t-on encore ? Si donc nous espérons les choses que nous ne voyons pas, c’est par la patience que nous les attendons ».
Ainsi, lorsque des maux nous tourmentent sans que ces tourments parviennent à nous faire commettre des œuvres mauvaises, ce n’est pas seulement notre âme que nous possédons par la patience. Mais lorsque notre corps même est affligé pour un temps, et même lorsque nous le perdons dans l’exercice de la patience, nous le regagnons pour l’éternité, nous lui procurons la stabilité et le salut éternel, et par la douleur et la mort, nous lui acquérons la santé indéfectible et l’heureuse immortalité. Aussi le Seigneur Jésus, exhortant ses martyrs à la patience, leur promet l’intégrité future du corps même, et les rassure contre la perte, je ne dis pas d’un membre, mais même d’un cheveu. « Je vous le dis en vérité, pas un cheveu de votre tête ne périra6 ». Et parce que personne, selon l’expression de l’Apôtre, n’a jamais haï sa propre chair, il arrive ainsi que l’homme fidèle pourvoit plus sûrement aux intérêts de sa chair par la patience que par l’impatience, et trouve dans le gain inappréciable de l’incorruptibilité future une compensation aux dommages du présent, quels qu’ils soient.
8. La patience est une vertu de l’âme ; néanmoins l’âme l’exerce tantôt en elle-même tantôt en son corps. Elle l’exerce en elle-même, quand l’épreuve ne blesse ni n’offense le corps ; quand ce sont des actes hostiles ou des paroles déshonorantes qui la froissent et l’excitent elle-même à des actions ou à des paroles inopportunes ou contraires au bien, et qu’alors elle supporte toutes sortes de maux sans commettre elle-même aucun mal, soit en paroles, soit en œuvres.
C’est en vertu de cette patience que, fussions-nous pleins de santé, nous nous résignons à voir différer notre béatitude et à vivre au milieu des scandales de ce siècle. Et tel est le sens du texte cité tout à l’heure : « Si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l’attendons en patience ». C’est cette patience qui fit supporter au saint roi David les opprobres et les insultes, lui interdit la vengeance alors qu’elle lui était facile ; le porta à contenir lui-même la colère d’un des siens qui partageait sa peine7, et à user du pouvoir royal pour empêcher la vengeance plutôt que de l’exercer. Or à ce moment, son corps n’était tourmenté d’aucune maladie ni atteint d’aucune blessure ; mais c’était le temps d’être humilié, et il le reconnut ; et il porta le poids de la volonté de Dieu d’un cœur soumis et d’une âme patiente ; et il but le calice amer de l’ignominie. Cette patience, le Seigneur l’enseigna, lorsqu’il vit les serviteurs irrités du mélange de l’ivraie au bon grain, disposés à l’arracher, et qu’il leur fit connaître la réponse du père de famille : « Laissez croître l’un et l’autre jusqu’à la moisson8 ». Car il faut souffrir en patience ce qu’on ne doit pas se hâter d’empêcher. Enfin il donna lui-même un exemple et une démonstration de cette patience, lorsqu’avant de souffrir sa passion dans son corps, il supporta Judas voleur avant de le convaincre de trahison9. Avant de passer par les liens, la croix et la mort, il ne refusa pas le baiser de paix aux lèvres du fourbe. Tous ces traits, et les autres semblables, qu’il serait trop long d’énumérer, appartiennent à cette espèce de patience, par laquelle l’âme supporte courageusement non le poids de ses péchés, mais les maux extérieurs de toute sorte, au-dedans d’elle-même, sans que le corps soit atteint.