Les Pères de l'Église dans la vie quotidienne
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Ceux qui louent les riches, faisant ainsi semblant d’honorer les richesses qui, par elles-mêmes, ne méritent aucune louange, ne sont pas seulement de vils flatteurs, des esclaves lâches et rampants, ils sont des impies et des traîtres. Des impies : la louange appartient à Dieu, seul être bon et parfait, de qui tout vient, par qui tout existe, en qui tout réside ; elle lui appartient, il se l’est réservée, et ils l’en privent ! Ils font plus encore, ils la prostituent à des hommes livrés à la fougue de leurs passions, qui n’ont d’autre récompense à attendre de la justice divine que la punition de leurs crimes. Des traîtres : les richesses seules suffisent pour amollir, corrompre et détourner de la voie du salut ceux qui ont le malheur de les posséder ; les flatteurs le savent, et ils entretiennent les riches dans leur folie ; ils enorgueillissent leur orgueil, ils leur apprennent à tout mépriser, si ce n’est ces richesses, qui leur procurent tant d’honneurs. Ils ajoutent ainsi la flamme à la flamme, l’orgueil à l’orgueil, le poison de la flatterie au poison de l’or ; un poids déjà trop lourd qu’ils devraient alléger, ils l’aggravent ; une maladie dangereuse qu’ils devraient s’efforcer de guérir, ils la rendent mortelle et incurable. « L’arrogance et la vanité, a dit le Seigneur, seront punies par l’abaissement et la ruine. » Il est donc bien plus humain, bien plus charitable, au lieu de flatter les riches et de couvrir du bruit de nos louanges le bruit que leurs crimes élèvent autour d’eux, de venir à leur aide par de sages avertissements, et de leur apprendre par quels moyens ils peuvent entrer et s’avancer sûrement dans la voie sainte du salut. C’est surtout par la prière vers ce Dieu, qui dispense ses faveurs à ses enfants et leur apprend à en faire un usage conforme et agréable à ses volontés, c’est par la grâce de notre Sauveur que nous pouvons guérir leur esprit : c’est en les éclairant, c’est en nous offrant pour guides à leur ignorance dans la recherche de la vérité. Celui-là seul, en effet, qui s’attache ardemment à la vérité, et qui s’environne de la lumière des bonnes œuvres, celui-là seul sera sauvé, et emportera le prix de la vie éternelle. Or, si d’un côté la prière, qui doit nous trouver infatigables et nous servir d’appui fidèle jusqu’à la dernière heure de notre vie, demande un esprit plein de force et de sérénité, d’un autre côté, la vie régulière demande un amour ardent de la justice et une obéissance éclairée à tous les préceptes du Sauveur.
Ce n’est pas une seule et simple cause, mais plusieurs, et de différentes sortes, qui font croire aux riches qu’il leur est plus difficile qu’aux pauvres de se sauver. Les uns en effet, saisissant sans réflexion, et prenant à la lettre ces paroles de notre Sauveur : « Il est plus facile à un câble de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux1 », se persuadent qu’ils n’ont aucune part à l’héritage céleste de tous les hommes, et suspendus entre le regret de la vie éternelle et les plaisirs de la vie périssable, ils se rejettent vers celle-ci et se perdent eux-mêmes, ne songeant pas à examiner quels sont ceux à qui le Seigneur et maître donne le nom de riches, ni comment ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. Les autres comprennent bien, il est vrai, le sens caché de ces paroles, mais ils négligent les œuvres indispensables au salut, et perdent, par leur négligence, l’espérance qu’ils avaient conçue. J’applique ces deux réflexions aux riches qui croient au Sauveur, à sa puissance et à la vie éternelle qu’il nous procure ; je n’ai rien à dire de ceux qui n’y croient pas, et dont les ténèbres de l’erreur obscurcissent l’entendement
C’est donc un devoir, je le répète, pour tous ceux qui, aimant la vérité et leurs frères, non seulement ne s’élèvent avec insolence contre les riches chrétiens, ni ne les flattent par un coupable motif d’intérêt, que d’arracher d’abord de leur cœur un désespoir insensé, en leur expliquant clairement le sens caché des oracles du Seigneur ; et en leur prouvant que s’ils obéissent à ses préceptes, ils ont le même droit que nous à ses récompenses. Il faut ensuite leur faire observer qu’ils craignent à tort là où il n’existe aucun véritable sujet de crainte ; leur rappeler que Dieu reçoit toujours dans son sein ceux qui veulent véritablement y être reçus, et leur apprendre enfin par quels moyens, par quelles œuvres, par quels sentiments se nourrit et se conserve cette espérance précieuse, dont la douceur ne leur est point refusée, mais dont aucun homme n’obtient l’accomplissement sans de pénibles et de continuels efforts.
Ses préparatifs pour cette sainte lutte doivent être la lecture assidue du nouveau Testament de notre Seigneur, ses exemples à suivre, ses préceptes à méditer et à accomplir
Comparons ici un moment une récompense frivole et périssable à une récompense grande et incorruptible, et faisons sentir aux riches du siècle, par cette comparaison que la lutte qu’ils ont à soutenir ressemble à celle des athlètes dans les jeux publics. L’athlète, en effet, qui, désespérant d’avance de la victoire, n’aura même pas donné son nom pour être inscrit parmi les combattants, ne l’obtiendra sans doute pas ; mais celui qui, ayant conçu l’espérance de l’obtenir, n’aura point habitué son corps à la nourriture, aux travaux et aux exercices propres à ce genre de combat, ne l’obtiendra pas davantage ; son espérance aura été vaine, et il se retirera de la lice sans couronne. Que celui donc qui est riche des biens de la terre craigne d’abord, s’il est fidèle et s’il comprend bien toute l’étendue des miséricordes divines, de se retirer lui-même du combat, et de se priver des récompenses promises par le Sauveur ; mais, une fois descendu dans cette lice sacrée, qu’il n’espère pas non plus en sortir vainqueur sans s’y être auparavant couvert de sueur et de poussière. La couronne de l’immortalité ne s’acquiert qu’à ce prix. C’est au Verbe et à la raison, c’est au Christ, juge du combat qu’il doit se livrer et se soumettre tout entier. Ses préparatifs pour cette sainte lutte doivent être la lecture assidue du nouveau Testament de notre Seigneur, ses exemples à suivre, ses préceptes à méditer et à accomplir. Qu’il fasse de son âme un sanctuaire ouvert à toutes les vertus ; qu’il y reçoive et s’attache à y conserver la foi, l’espérance, la charité, la connaissance du vrai, la bonté, la douceur, la miséricorde, la chasteté ; ainsi lorsque le son de la dernière trompette lui donnera le signal d’une nouvelle course et l’avertira de sortir de cette vie mortelle comme un athlète de la lice, fort d’une bonne conscience, il sera conduit en vainqueur devant le juge du combat ; et, déclaré digne de sa céleste patrie, il y entrera couvert de couronnes, aux applaudissements des anges.
Puisse le Seigneur nous accorder de ne rien dire en commençant qui ne soit plein de convenance et de vérité, rien qui ne soit utile au salut de nos frères ! Nous parlerons d’abord de l’espérance, ensuite des moyens qui y conduisent et l’affermissent. Le même Dieu, qui fait l’aumône aux indigents, qui instruit ceux qui demandent à l’être, est aussi celui dont les discours, s’interprétant clairement les uns les autres, brisent les chaînes de l’ignorance et du désespoir. Je vous répéterai donc, et vous expliquerai avec confiance, les paroles suivantes de l’Évangile, qui vous ont troublés jusqu’ici, parce que votre ignorance ou votre faiblesse ne les ont pas comprises.
« Comme il s’avançait dans la voie publique, un jeune homme, accourant, fléchit le genou devant lui, et lui dit : Bon maître, que dois-je faire pour acquérir la vie éternelle ? Jésus lui dit : Pourquoi m’appelez-vous bon ? Il n’y a que Dieu seul qui soit bon. Vous savez les commandements : Tu ne seras point adultère ; tu ne tueras point ; tu ne déroberas point ; tu ne porteras point un faux témoignage ; tu ne commettras point de fraude ; tu honoreras ton père et ta mère. Le jeune homme répondant, lui dit : Maître, j’ai observé toutes ces choses dès ma jeunesse ; et Jésus, le regardant, l’aima et lui dit : Une chose te manque encore ; va, vends tout ce que tu as, et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis, viens et suis-moi. Le jeune homme contristé par ces paroles, s’en alla en gémissant, parce qu’il avait de grands biens ; et Jésus, regardant autour de lui, dit à ses disciples : Qu’il est difficile que ceux qui ont des richesses entrent dans le royaume de Dieu !
Or, ses disciples s’étonnèrent de ces paroles ; mais Jésus, leur répondant, leur dit : Mes enfants, qu’il est difficile que ceux qui se confient en leurs richesses entrent dans le royaume de Dieu. Les disciples s’étonnaient encore plus, se disant : Et qui peut être sauvé ? Et Pierre commença à lui dire : Nous, nous avons tout quitté, et nous vous avons suivi. Jésus, répondant, dit : Je vous le dis en vérité, que personne ne quittera pour moi et pour l’Évangile sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou ses enfants, ou ses biens, que, même dans ce siècle, il ne reçoive au centuple des maisons, des frères, des sœurs, des mères, des enfants et des richesses au milieu des persécutions, et, dans le siècle à venir, la vie éternelle. Mais plusieurs, qui auront été les premiers, seront les derniers ; et les derniers, les premiers. »
Ce récit, que nous trouvons dans l’Évangile de saint Marc, nous le trouvons aussi dans les autres évangélistes, avec quelque différence peut-être dans les paroles, mais sans rien perdre du même sens. Nous donc qui savons certainement que le Sauveur du monde n’a point parlé d’une manière familière aux hommes, mais a enveloppé ses instructions des voiles d’une sagesse divine et mystique, ne prenons pas ses discours à la lettre, ne les expliquons pas d’après nos idées charnelles ; efforçons-nous plutôt d’en saisir le sens caché par une étude assidue et persévérante. Aucune recherche n’est plus digne de nos efforts. Ce que le Seigneur paraît avoir expliqué clairement à ses disciples, ce qu’il leur a dit plus obscurément et sous la forme presque d’une énigme, réclame, pour être compris, une égale et puissante attention. Ce que ses disciples, et ceux qu’il appelle lui-même les enfants du royaume, nous ont expliqué, a besoin de l’être encore davantage. Comment donc les choses qu’il a dites simplement, et dont aucun de ses auditeurs n’a songé à lui demander l’explication, toutes choses nécessaires et indispensables au salut, n’auraient-elles pas besoin d’être examinées avec les plus grands soins, étudiées avec la dernière sollicitude ? Le son de ses paroles ne doit pas seulement, et comme au hasard, frapper nos oreilles ; leur sens doit frapper notre cœur. C’est à nous de l’y faire descendre et pénétrer profondément.
Le Sauveur du monde entendit sans doute avec complaisance une question qui lui convenait si parfaitement. C’était, en effet, parler de la vie à celui qui est la vie même ; du salut au Sauveur, de la doctrine au maître, de la véritable immortalité à la vérité éternelle. C’était parler de la sagesse divine à cette sagesse même, de la perfection et de l’incorruptibilité à celui seul qui est parfait et incorruptible. La question qu’on lui donnait à résoudre était celle même pour laquelle il était descendu des deux, et dont la solution, qui ressort vivante de ses exemples et de sa doctrine, est la base de l’Évangile, la source de l’éternelle vie. Comme Dieu, il prévoyait qu’il allait être interrogé ; il savait d’avance la demande qu’il ferait lui-même, et la réponse qu’il recevrait. N’est-il pas le prophète des prophètes, l’arbitre et l’inspirateur de tout esprit prophétique ? Voyez comme il part du premier mot qu’on lui adresse, le mot de bon, pour asseoir la base de sa doctrine et tourner l’esprit de celui qui l’écoute vers un Dieu bon, seul dispensateur de la vie éternelle qu’il donne à son fils, et que son fils transmet aux hommes.
C’est donc, de tous les commandements qui conduisent à la vie, le premier, le plus grand, celui que nous devons imprimer d’abord et le plus avant dans notre âme : connaître un Dieu éternel, dispensateur des choses éternelles, Dieu suprême, unique et bon, et mériter de le posséder par notre application à le connaître. Cette connaissance d’un Dieu rémunérateur qui crée et conserve tout est la base fixe et inébranlable sur laquelle s’appuie le salut. Sans cette connaissance, nous périssons, avec elle nous aimons Dieu, nous lui ressemblons, nous le possédons éternellement.
Aussi est-ce le premier principe que le Sauveur recommande de suivre à celui qui cherche la vie ; principe que « personne ne connaît, si ce n’est le Fils, et celui auquel le Fils l’aura révélé. » Après cette connaissance vient immédiatement celle de la grandeur du Sauveur et de sa grâce nouvelle ; car, comme le dit l’apôtre : « La loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité ont été faites par Jésus-Christ. » Les dons que nous transmet un serviteur même fidèle sont au-dessous de ceux que le Fils lui-même nous apporte et nous distribue. Pourquoi, en effet, si la loi de Moïse eût été suffisante pour donner la vie, pourquoi le Christ eût-il souffert pour nous depuis sa naissance jusqu’à sa mort ! Pourquoi encore celui qui, dès sa jeunesse, avait accompli tous les préceptes de la loi, se fût-il jeté à ses pieds et lui eût-il demandé la vie éternelle ? Remarquez que ce jeune homme n’avait pas seulement obéi à la loi, mais qu’il l’avait aimée dès sa jeunesse et s’était attaché de toutes ses forces à son accomplissement. Un vieillard réglé dans ses mœurs et délivré de l’esclavage des vices ne nous est pas un objet de surprise et d’admiration ; mais on admire justement, on regarde comme un athlète glorieux, le jeune homme qui, dans la fougue de l’âge et la chaleur des passions, se conduit comme un sage vieillard, et dont l’esprit et le jugement ont blanchi avant les cheveux. Cet homme, déjà si grand, savait donc bien qu’il ne lui manquait rien pour être juste ; mais il sentait que la vie lui manquait, et il venait la demander à celui seul qui pouvait la lui donner. Il ne lui doit rien, il est et doit être tranquille à cet égard ; cependant il se prosterne aux pieds du Fils de Dieu ; de la loi, il passe à la foi, et, craignant que le port de la loi où il s’est retiré ne soit pas sûr et que son vaisseau ne s’y brise, il implore l’appui du Sauveur.
Jésus ne lui reproche point d’avoir négligé de remplir quelque précepte de la loi ; au contraire, il l’aime, il l’enveloppe, pour ainsi dire, de ses bras, et le félicite tendrement d’avoir observé avec un si ferme courage toute la loi dans laquelle il a été élevé. Seulement il le déclare imparfait en ce qui touche la vie éternelle, dont il n’a rien fait encore pour s’assurer la possession. Observateur exact de la loi, il est arrivé où la loi finit, il s’arrête où la vie commence. Cette fidélité à la loi était louable sans doute. La loi est comme un maître sévère qui nous instruit par la crainte ; elle est comme un chemin pour arriver à la grâce et à la perfection. Mais Jésus-Christ, qui justifie seul ceux qui croient en lui, est la plénitude de la loi. Ce n’est point un esclave qui fait des esclaves ; c’est un fils qui élève à la dignité de fils, de frères et de cohéritiers de Dieu, tous ceux qui accomplissent la volonté de son père.
Or, Dieu donne à ceux qui désirent, prient, et s’efforcent de tout leur pouvoir afin que le salut soit leur propre ouvrage
« Si vous voulez être parfait. » Ce jeune homme ne l’était donc pas encore ; car qu’y a-t-il au-delà de la perfection ? Ces mots mystérieux et divins, « si vous voulez », montrent bien la puissance de notre libre arbitre. C’est à l’homme de choisir, il est libre. C’est à Dieu de donner, il est le maître. Or, Dieu donne à ceux qui désirent, prient, et s’efforcent de tout leur pouvoir afin que le salut soit leur propre ouvrage. Dieu ne contraint personne ; il est ennemi de la contrainte. Il fait trouver à ceux qui cherchent, il accorde à ceux qui demandent, il ouvre à ceux qui frappent. Si vous voulez donc, si vous voulez véritablement, si vous ne vous trompez pas vous-même, efforcez-vous d’acquérir ce qui vous manque. Ce qui vous manque, c’est ce qui demeure toujours, ce qui est bon, ce qui est au-dessus de la loi, ce que la loi ne contient pas, et par conséquent ne peut donner, ce qui appartient aux seuls vivants. De là vient que ce jeune homme, qui avait si hautement parlé de lui-même et de ses œuvres, ne put par ses œuvres acquérir la vie éternelle, dont le désir l’avait saisi, parce que la vie est un don du Sauveur et n’est point un don de la loi. Il se retira, triste et déconcerté, accablé sous le poids du commandement qu’il était venu solliciter, puissant pour mille travaux inutiles, impuissant pour le seul travail bon et nécessaire. Comme le Seigneur dit à Marthe que les soins du ménage auxquels elle se livrait tout entière remplissaient de distractions et de troubles, et qui reprochait à sa sœur de lui en laisser tout le fardeau et de se tenir en repos, disciple attentive aux pieds du maître : « Marthe, Marthe, vous vous troublez du soin de mille choses ; mais Marie a choisi la meilleure part, et elle ne lui sera point ôtée », ainsi il ordonne à ce jeune homme de renoncer à ses occupations tumultueuses pour ne s’attacher qu’à lui seul et à sa grâce qui lui ouvrira l’entrée de la vie éternelle.
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